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Quand revoir sa stratégie d'entreprise?

il y a 1 jour
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour

Six perturbations qui devraient t’envoyer à la planche à dessin


La pire stratégie, ce n’est pas la mauvaise stratégie. C’est celle que personne n’a choisie.


Imagine un comptoir de sushis. Beau projet, belle intention. Sauf qu’on n’arrive pas à en produire assez, alors pour atteindre les objectifs de vente, on ajoute quelques mets préparés à la carte. Les mets partent comme des petits pains chauds. On en ajoute d’autres. Trois ans plus tard, tout le quartier connaît la place comme « le bon comptoir de mets préparés du coin ».


Personne n’a jamais décidé ça. C’est arrivé, une petite décision à la fois.


On appelle ça une stratégie subie. Et si tu veux mon avis après vingt ans à faire ce métier, c'est la plus répandue de toutes — et la plus coûteuse à défaire une fois qu'elle est installée.


La question « quand revoir sa stratégie d'entreprise » a donc une réponse courte : quand tu n'es plus certain que la direction que tu suis est celle que tu as choisie. Le reste de cet article, c'est comment s'en apercevoir.


Ta stratégie existe déjà — la question, c’est de savoir laquelle


En mots simples, la stratégie, c’est ce que tu veux faire et pourquoi tu veux le faire. Elle indique la direction. Elle se décline dans ta vision, ta mission, tes valeurs, tes buts, tes axes, tes objectifs.


Le point important : toute organisation a une stratégie. Écrite et documentée dans un beau cartable, ou juste dans la tête du propriétaire un mardi matin. Rigoureuse ou relâchée. Mais elle existe. Il n’y a pas d’organisation sans direction — il y a seulement des directions que personne n’a nommées.


Il y en a trois sortes, et c’est là que ça devient utile.


La stratégie délibérée. Celle qu’on a choisie. On a pris le temps de regarder nos forces, nos faiblesses, les occasions et les menaces, et on a décidé. C’est celle qu’on souhaite à tout le monde.


La stratégie émergente. Celle qui naît d’un changement trop gros pour être ignoré — à l’interne ou à l’externe. La délibérée ne donne pas les résultats attendus. Ou une occasion apparaît et on aurait l’air fou de passer à côté. L’émergente, ce n’est pas un échec. C’est de l’adaptation lucide.


La stratégie subie. Celle du comptoir de sushis. Elle émerge de choix — et surtout de non-choix — qu’on fait au quotidien sans jamais vérifier si ça tient debout avec la direction générale. Elle ne demande pas ton accord. Elle s’installe.


La nuance entre l’émergente et la subie tient à une seule chose : est-ce que tu as regardé le virage en face avant de le prendre? Si oui, c’est de l’adaptation. Si tu t’en rends compte trois ans plus tard, c’est une stratégie subie.


Et la subie peut être excellente, remarque. Le comptoir de mets préparés fait peut-être plus d’argent que le comptoir de sushis. Le problème n’est pas le résultat — c’est que tes processus et tes talents, eux, sont encore organisés pour les sushis.


Les phrases qu’on entend avant de se l’avouer


Une stratégie forte, ça ne se reconnaît pas à l’épaisseur du document. Ça s’entend dans les corridors.


Quand elle tient encore la route, les gens disent des affaires comme :

« On n’embarque pas là-dedans, c’est pas notre affaire. » « Non, pas cette année. On avait convenu de se concentrer sur autre chose. » « Celui-là, on le laisse passer. Ça nous éloigne de ce qu’on a décidé. »

Ce sont des phrases de refus. Une stratégie claire, ça se mesure à ce qu’une organisation est capable de refuser sans se sentir coupable.


Et son pendant, tout aussi révélateur :

« Ça, par exemple, ça nous rapproche de notre objectif de fin d’année. » 

Même clarté, dans l’autre sens. Quand une équipe peut dire pourquoi elle dit oui, c’est qu’elle sait aussi pourquoi elle dit non.


Quand elle s’effrite, le vocabulaire change :


« On va-tu vraiment faire ça? » « Ça dépend à qui tu demandes. » « J’ai arrêté de poser la question. » « On verra ça après les vacances. » « Dans le fond, on fait un peu de tout. »

Celle-là, « on fait un peu de tout », c’est la signature classique de la stratégie subie. Et elle est presque toujours dite avec un petit sourire gêné.


Un autre test, brutal mais efficace : demande à trois personnes de ton équipe, séparément, où s’en va l’organisation dans deux ans. Si tu obtiens trois réponses différentes, ce n’est pas un problème de communication. C’est un problème de stratégie. Comme un orchestre où chacun joue sa partition, seul, sans chef : individuellement c’est très joli, mais ça ne fait pas un ensemble.


Six perturbations qui devraient t’envoyer au camp de base


Pour parler de stratégie, on utilise souvent l’image d’une équipe qui monte une montagne. Il y a le sommet visé — ce qu’on appelle les aspirations — et il y a ce dont on dispose pour l’atteindre : l’argent, les talents, le réseau, la réputation, les façons de faire éprouvées. Ce sont les capacités.


La stratégie, c’est l’équilibre entre les deux. Et cet équilibre n’est jamais acquis.

Quand un vent contraire frappe l’équipe en pleine ascension, on propose un arrêt au camp de base. Pas pour abandonner. Pour regarder ce qui vient de se passer avant de repartir dans la côte.


Voici les six perturbations qui, selon nous, méritent systématiquement cet arrêt.


1. Le marché bouge sous tes pieds. Un nouveau joueur, un changement de réglementation, un client qui représentait 30 % de ton chiffre et qui part. Tes aspirations n’ont pas changé, mais le terrain, lui, oui.


2. Une personne clé s’en va. Pas n’importe quel départ : celui de quelqu’un qui détenait une capacité réelle. Une expertise, un lien de confiance avec la clientèle, une mémoire des dossiers. Quand cette personne sort, une partie de ta capacité sort avec elle. Ton sommet visé, lui, n’a pas bougé d’un pouce. L’écart vient de se creuser et personne ne l’a inscrit nulle part.


3. La technologie change ton métier — pas juste tes outils. C’est la plus sournoise, parce qu’elle arrive sans annonce. Selon l’étude de la BDC sur la transformation numérique des PME publiée en juin 2026, trois PME canadiennes sur dix utilisent maintenant l’intelligence artificielle générative, alors qu’à peine 23 % affichent une maturité numérique élevée. Traduction : beaucoup d’organisations adoptent des outils plus vite qu’elles ne révisent leur direction. C’est exactement le terreau d’une stratégie subie.


4. La croissance — ou la décroissance — te dépasse. Trop de contrats et l’organisation n’arrive plus à livrer. Le monde tombe en maladie ou s’en va voir ailleurs. Ou l’inverse : c’est tranquille et personne n’ose le dire tout haut.


5. La gouvernance se renouvelle. Un nouveau conseil d’administration, un changement de direction générale, l’arrivée d’un actionnaire. Les aspirations viennent de changer de propriétaire. Dans les OBNL et les coopératives, c’est le déclencheur le plus fréquent et le plus souvent négligé — le conseil se renouvelle aux deux ans et la stratégie, elle, date de 2019. Du côté des entreprises privées, ça prend d’autres visages : un transfert d’entreprise, l’arrivée de la relève, un associé qui rachète la part de l’autre. Même mécanique, même angle mort.


6. Tu atteins un jalon. Cinq ans, dix ans, vingt ans. Le jalon ne crée pas le problème — il rend juste impossible de continuer à ne pas se poser la question.


Et c’est là que je dois être honnête avec toi.


Chez ADN, on en a quatre sur six en même temps. Vingt ans en affaires en janvier dernier. Une collègue qui était avec nous depuis six ans et qui a pris un autre chemin — six ans, dans le métier de consultant, c’est un bail. L’intelligence artificielle qui a rebrassé nos propres façons de travailler en moins de deux ans, au point où certaines tâches qu’on facturait n’existent plus sous la même forme. Et un été plus tranquille qu’à l’habitude, qui nous a laissé beaucoup de temps pour y penser.


Alors quand j’écris que la stratégie doit être revue, ce n’est pas une position de consultante. Claude — mon associé, pas l’outil — et moi, on est assis au camp de base, nous autres aussi, et pas encore toutes les réponses.


Cent mille heures en équipe sur le plancher, ça laisse des traces. Mais ça ne donne aucune immunité.


Et quand il ne se passe rien, mais que le doute reste?


C’est le cas le plus fréquent, et celui dont personne ne parle.


Il n’y a pas eu de crise. Pas de départ, pas de choc de marché, pas de jalon. Tout roule. Et pourtant ça fait six mois que tu te réveilles avec une petite voix qui demande « c’est-tu encore ça qu’on veut faire? », et que tu la fais taire parce que le lundi commence.


Ce doute-là est une donnée. Pas un caprice, pas une fatigue passagère à endurer.

Parce que les deux composantes de ta stratégie — tes aspirations et tes capacités — ne bougent pas seulement lors des grands événements. Elles dérivent en silence. Tes aspirations changent parce que tu changes : tu as cinq ans de plus, tes enfants sont grands, tu as vu du monde s’épuiser. Tes capacités changent parce que ton équipe apprend, ou s’essouffle. Et l’environnement te propose d’autres sommets que tu n’avais même pas vus la dernière fois que tu as regardé la carte.


Le doute persistant, c’est souvent la première chose qui détecte cette dérive. Bien avant les chiffres.


Comment savoir si c’est sérieux? Deux repères simples.


Le doute revient au même endroit. Si c’est flou et diffus, c’est probablement de la fatigue — repose-toi. Mais si c’est toujours le même dossier, le même service, la même personne qui remonte à la surface, ce n’est pas de la fatigue. Ton organisation est en train de te montrer précisément où regarder. Aussi bien y aller.


Tu ne peux plus expliquer un « oui » récent. Repense au dernier mandat que tu as accepté, ou à la dernière dépense significative. Si tu es incapable de dire en une phrase en quoi ça te rapproche de ton but, tu viens de trouver un morceau de stratégie subie.


Quand les dirigeants ne visent pas le même drapeau


Dans notre illustration de l’équipe qui monte la montagne, il y a toujours un personnage qu’on place un peu à l’écart des autres. Pas par méchanceté. Parce que c’est la réalité de toutes les équipes : quelqu’un ne vise pas exactement le même sommet, ou ne veut pas emprunter le même chemin pour s’y rendre.


Ce désaccord n’est pas une pathologie. C’est une information stratégique de première qualité — à condition de savoir de quoi on parle.


Il y a deux désaccords, et on les confond tout le temps.


Le désaccord sur le sommet. On ne veut pas la même chose. L’un veut faire croître l’organisation, l’autre veut la rendre plus légère. L’un vise la rentabilité, l’autre la portée de la mission. Celui-là se règle dans une conversation sur les aspirations — parfois longue, parfois inconfortable, mais nécessaire.


Le désaccord sur le chemin. On veut la même affaire, on s’obstine sur la façon d’y aller. Celui-là se règle sur le terrain des processus, avec des faits, des essais, des échéanciers.

Le piège classique : passer six mois à débattre du chemin alors que le vrai désaccord porte sur le sommet. Les réunions tournent en rond, tout le monde a raison sur les détails, et personne ne comprend pourquoi ça bloque.


Dans un conseil d’administration d’OBNL ou dans une coopérative, ce mélange est encore plus courant, parce que chaque administrateur arrive avec ses propres aspirations pour l’organisation — toutes légitimes, rarement dites à voix haute.


Chez deux associés d’une entreprise privée, c’est plus discret mais pas moins coûteux. On se connaît depuis quinze ans (ou vingt), on se comprend à demi-mot, et c’est précisément là qu’est le piège : on tient pour acquis qu’on vise la même chose parce qu’on l’a déjà visée. Personne ne revérifie. La même dynamique se joue au moment d’un transfert d’entreprise, quand la relève et la personne qui cède découvrent, projet après projet, qu’ils ne parlaient pas de la même montagne.


Le test se fait en une question : avant de continuer, est-ce qu’on s’entend sur ce qu’on essaie d’atteindre? Si la réponse tarde, tu viens de trouver ton vrai sujet.


Au camp de base : les questions qui font le vrai travail


Tu n’as pas besoin d’un cartable de planification stratégique pour commencer. Tu as besoin de t’asseoir avec les bonnes personnes et de te poser les bonnes questions dans le bon ordre.


Chez nous, on travaille à partir de sept postures. Ce ne sont pas des étapes rigides ni une recette — ce sont sept façons de se placer, en dedans comme en stratégie, pour passer d’une idée floue à un vrai mouvement. À chacune, sa question.


S’ouvrirSi je m’enlevais toute obligation de continuer comme avant, qu’est-ce qui resterait? Sortir du pilote automatique avant de juger quoi que ce soit.


ObserverQu’est-ce qui est vraiment là, en ce moment — aspirations, capacités, angles morts? Pas ce qu’on souhaiterait. Ce qui est.


NommerQuel est notre vœu le plus cher pour les trois prochaines années? Si personne ne peut y répondre en une phrase, on vient de trouver le travail à faire.


AffronterQuel est l’obstacle qu’on évite de nommer depuis un bout? Il y en a toujours un. Il est habituellement connu de tout le monde.


ChoisirQu’est-ce qu’on accepte de ne pas faire cette année? La question la plus difficile des sept. Une stratégie, ça se mesure à ce qu’on abandonne.


StructurerConcrètement, qui fait quoi, d’ici quand? Une vision sans action n’est qu’un rêve. Une action sans rêve n’est qu’agitation.


Mettre en mouvement — Quel est le premier geste, celui qu’on peut poser cette semaine?

Au bout de cet exercice, il n’y a que trois issues possibles. C’est rassurant, quand on y pense.

Option

Ce que ça veut dire

Le prix à payer

Garder le sommet et le chemin

On continue, on demande un effort de plus à chacun

L’équipe s’essouffle avec des moyens incomplets

Garder le sommet, changer le chemin

Mêmes ambitions, découpées en étapes plus praticables

Ça prend plus de temps — et ce n’est même pas garanti

Changer le sommet

Un but plus juste par rapport à nos capacités réelles

Il faut faire le deuil du premier, et l’assumer publiquement


Il n’y a pas de bonne réponse universelle. Il y a la réponse qui correspond à tes capacités du moment.


Et une chose que vingt ans m’ont apprise : la troisième option, changer le sommet, n’est presque jamais un recul. C’est habituellement le moment où une organisation arrête de se mentir.


Ton premier pas


Prends une feuille. Écris les trois dernières décisions importantes que ton organisation a prises — un mandat accepté, une embauche, un investissement, un service abandonné.

À côté de chacune, réponds en une phrase : en quoi ça nous rapproche de là où on veut aller?


Si tu bloques sur une seule des trois, c’est normal. Si tu bloques sur deux, t’as ta réponse sur le moment de revoir ta stratégie. Si tu bloques sur les trois — ouvre ton agenda et bloque une demi-journée. Pas un lunch. Une demi-journée.


L’exercice prend dix minutes et il est étonnamment désagréable. C’est bon signe.


Chez ADN, notre job, c’est d’accompagner, pas de prescrire. On n’arrive pas avec ta réponse dans notre mallette — on n’a pas la même chance que toi de connaître ton monde et ton métier.


Ce qu’on fait, c’est qu’on jase. Et en jasant, on finit par trouver ce qui compte vraiment pour toi, ce qui fait du sens, et ce qui bloque le lien avec ce sens-là. C’est simple, mais c’est le cœur du métier.


Cet automne, on refait l’exercice pour nous-mêmes. Café qui refroidit, tableau blanc, désaccords inclus.


Si ça résonne chez toi, écris-moi. On peut jaser.


Valérie


Questions fréquentes


À quelle fréquence devrait-on revoir sa stratégie d’entreprise? La règle des trois à cinq ans est un repère, pas une loi. En pratique, deux rythmes coexistent : une révision de fond aux trois à cinq ans, et une relecture courte une fois par année — une demi-journée pour vérifier que les décisions de l’année tiennent encore avec la direction annoncée. C’est la relecture annuelle qui évite les mauvaises surprises, pas la grande révision.


Le départ d’un employé justifie-t-il vraiment de revoir la stratégie? Pas tous les départs. Celui d’une personne qui détenait une capacité réelle — une expertise, un lien de confiance avec la clientèle, la mémoire des dossiers — oui. Ce qui change, ce n’est pas l’organigramme, c’est ce dont tu disposes pour atteindre ton but. Si la capacité baisse et que l’objectif reste identique, l’écart est réel même si personne ne l’a écrit nulle part.


C’est quoi la différence entre une stratégie émergente et une stratégie subie? Le fait d’avoir regardé le virage en face. L’émergente vient d’un changement qu’on a vu, évalué et décidé d’intégrer. La subie s’installe par accumulation de petites décisions que personne n’a validées avec la direction générale. Les deux peuvent mener au même endroit — sauf que dans le deuxième cas, tes processus et tes talents ne suivent pas.


On est juste trois dans l’entreprise. Est-ce qu’on a vraiment besoin d’une stratégie? Tu en as déjà une. La question n’est pas d’en avoir une, c’est de savoir si c’est celle que tu as choisie. À trois, ça prend une demi-journée et une feuille, pas un processus de six mois. La taille change le format de l’exercice, jamais sa pertinence.


Est-ce qu’on peut faire ça nous-mêmes ou ça prend quelqu’un de l’extérieur? Beaucoup d’organisations le font très bien seules, surtout quand la direction s’entend déjà sur l’essentiel. Un regard extérieur devient utile dans deux cas précis : quand les dirigeants ne visent pas le même sommet et que personne ne peut animer la conversation sans être partie prenante, ou quand la même question revient depuis des mois sans jamais se rendre à une décision.


Est-ce qu’il y a des particularités pour les organisations en région au Québec? Deux, principalement. Le bassin de main-d’œuvre est plus restreint, ce qui rend le départ d’une personne clé proportionnellement plus lourd — un enjeu qu’on voit beaucoup en Abitibi-Témiscamingue et ailleurs dans les régions ressources. Et les réseaux sont plus denses : la réputation, les liens de confiance et l’ancrage local comptent comme de vraies capacités stratégiques, au même titre qu’un budget. Les deux méritent d’être nommés explicitement dans l’exercice.

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